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Témoignage poignant

La psychiatrie, non merci.Témoignage de Jean-sylvestre THEPENIER , auteur du livre « Je suis vivant ou la drogue pas question »

Hôpital psychiatrique de Villejuif 1970

Il paraît que ce sont les flics qui m’ont retrouvé inanimé. Hôpital, tubage et en désintoxication chez le docteur Olivenstein à Villejuif. Je ne l’ai pas dit je crois, mais j’y avais déjà été une fois, mais cette fois-ci, c’est en service fermé. Il y a une pièce dans le service de ce docteur où les toxicos peuvent peindre ce qu’ils veulent, il y a des dessins assez chouettes. J’y rencontre un gars qui a pris en Inde une dose de LSD trop forte, depuis, de temps en temps, il s’assoit en tailleur et nous dit qu’il est le Christ.

Un jour avec un copain, on fait le mur mais sans rien pouvoir acheter, car Olivenstein avait fait dire aux apothicaires de ne pas vendre d’amphés, et l’on court les pharmacies. Au retour, des infirmiers nous attrapent, prise de sang, et Olivenstein me dit que j’ai pris du speed (amphétamine), que le résultat de l’analyse le prouve. Je ne pige pas, Car j’ai rien pris depuis plusieurs semaines. On me met dans un autre service et l’on me file un médicament.

Peu â peu, ma tête tombe, se penche sur mon épaule, et je ne peux pas la redresser, je panique, j’ai l’impression que mon cou va se casser. Je Thépénier Jean-Sylvestre.jpggueule, engueule. On m’enferme dans une pièce capitonnée, en slip, j’ai beau taper contre la porte mes poings rebondissent, personne ne vient. Mon angoisse monte, j’ai l’impression que je deviens fou. En réalité, je deviens fou. Je voudrais tellement que l’on m’écoute, que quelqu’un vienne me voir, ne plus être seul, et je suis là, en slip, le cou tordu à hurler de désespoir.

Combien de jours, de nuits ou d’heures, je ne sais pas. Une éternité. La porte s’ouvre, j’ai dû être sage, j’ai dû les satisfaire, car on vient me donner une feuille de papier avec un crayon, qu’ils sont gentils avec moi, je les embrasserais, mais la porte se referme. Alors je dessine un visage torturé, craquelé, comme par un tremblement de terre, avec des mains squelettiques qui sortent de la tête, les yeux injectés de sang, des crocs de vampire. En dessinant, je sens que je reprend possession de mon corps. Les morceaux se sont réunis. J’ai enfin sauté à pieds joints dans ma folie. A l’hôpital psychiatrique, j’y suis resté deux mois, deux longs mois, et puis le juge a donné l’autorisation de me lâcher. Je passe chez mes parents. II paraît que j’avais perdu la mémoire. Je ne sais pas.

Séjour à st Anne 1971

Mon père est venu me chercher et l’on vient de m’enfermer à Sainte-Anne, en service fermé. L’oiseau est en cage. IL y en a un qui gueule tout le temps en bavant. Un autre, énorme, avec un visage de bébé, une voix pleurnicharde qui se balance d’avant en arrière. IL touche chez moi une corde sensible, pleure sans arrêt car on se fiche de lui. De temps en temps, il se met en colère et s’arrête brusquement, honteux de sa réaction, et s’enfuit se cacher.

Un marseillais frimeur m’apprend à jouer à la crapette. Et puis, il y a les infirmiers qui nous gardent parqués, ne faisant leur métier que parce qu’ils sont payés. Le sport préféré de tous ces oiseaux aux ailes brisées c’est la chasse aux mégots. Oh ! Il faut avoir de la persévérance ! Il faut suivre le futur mégot qui vient d’être allumé, pas à pas, sans se faire trop repérer et puis écarter les autres chasseurs qui prendraient ta place.

Avant que la clope soit mégot, on se précipite pour la mendier, quitte à se faire rabrouer, et quand elle arrive dans le cendrier, petit bout tout mâchonné, la prendre délicatement, trésor merveilleux, pour la rallumer, ne tirer qu’une ou deux taffes avant de se brûler les lèvres. Mais c’est tellement bon, et puis on n’a que cela à faire.

Le long couloir nous permet, quand les médicaments ne nous ont pas trop assommés, de faire quelques glissades qui soulèvent des cris, car on bouscule, on gène. Le dortoir est assez immonde, trente ou quarante personnes réunies, puant la sueur et le tabac. La sortie nous est bloquée par deux portes verrouillées. Un jour, j’en ai marre, je commence à donner des coups de pieds et des coups de poings dans la porte, c’est trop dur d’être enfermé. Un infirmier immense arrive, me bloque avec son ventre contre la porte.

Une camisole de force vue de face

Je me retrouve dans une espèce de cellule, me débattant, les salauds, ils m’attachent. J’ai droit à la camisole de force, espèce de chemise avec de longues, longues manches qui passent sur les mains et qui servent à croiser les bras sur la poitrine et qui s’attachent au montant du lit. La porte se ferme et la lumière s’éteint.

Une camisole de force vue de dos

J’appelle doucement : « S’il vous plaît, 'pas de réponse', s’il vous plaît, vous pouvez allumer la lumière, s’il vous plaît, j’ai peur »

Alors, j’ose hausser le ton un peu plus fort : « S’il vous plaît ».

Toujours pas de réponse. Je supplie en pleurant.« S’il vous plaît, détachez-moi, j’ai peur ». Je hurle : « S’il vous plaît, détachez-moi ».
Toujours pas de réponse. Alors, je fait une espèce de galipette et avec mon pied, j’essaie d’atteindre la poignée de la porte.

Après plusieurs essais, j’arrive à l’ouvrir. Je recommence mes supplications. Putain de saloperie d’infirmiers, et dire que c’est ça qui doit me soigner. Ils sont venus, pas pour me rassurer, me dire que je ne dois pas avoir peur, non, pas pour cela, uniquement pour m’attacher aussi les pieds. Je bascule. Plus un mot ne sort de ma bouche, rien qu’un léger sanglot bercé de larmes. Je sais qu’ils ne viendront plus.

Doit-on traiter des êtres humains comme des animaux uniquement parce qu’on ne les comprend pas ?

Mais savez-vous que l’on vit, pense, pleure aussi ? Nous avez-vous seulement vus ?